Il y a deux ans, parler de petits réacteurs nucléaires pour alimenter un data center relevait encore de la prospective de salon. Aujourd’hui, c’est une ligne dans les plans d’investissement de Google, Amazon et Microsoft. En quelques trimestres, le sujet est passé du PowerPoint à la salle de marché, avec des engagements directs qui dépassent les dix milliards de dollars. Ce basculement mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dit quelque chose de plus large sur l’état de l’approvisionnement électrique des infrastructures de calcul.
Pourquoi l’atome, et pourquoi maintenant
Le déclencheur est simple : l’IA consomme énormément, et le réseau ne suit plus. Les clusters d’entraînement de grands modèles de langage réclament une puissance dense, stable et disponible en continu. Or dans les grands hubs, les files d’attente de raccordement réseau se comptent désormais en années. Aux États-Unis, le seul gestionnaire PJM affiche une file de plus de 286 GW de demandes de raccordement en attente, davantage que sa capacité installée actuelle.
Face à ce mur, les hyperscalers cherchent toutes les formes de puissance ferme disponibles. Le solaire et l’éolien restent indispensables, mais leur intermittence ne colle pas au profil d’une charge IT qui tourne 24h/24 et exige une disponibilité à « cinq neuf » (99,999 %). Le nucléaire, lui, affiche des facteurs de charge de 90 à 95 % et une électricité décarbonée. Sur le papier, c’est la réponse idéale à un besoin de base load propre et permanent.
SMR : ce que recouvre le sigle
SMR signifie Small Modular Reactor, petit réacteur modulaire. Trois caractéristiques le distinguent des centrales classiques.
D’abord la taille : on parle généralement de réacteurs jusqu’à 300 MW électriques, contre 900 à 1 600 MW pour un réacteur traditionnel. C’est précisément l’échelle d’un gros campus data center ou d’un cluster.
Ensuite la modularité : ces réacteurs sont conçus pour être fabriqués en usine et assemblés sur site, plutôt que construits pièce par pièce sur le terrain. L’idée est de réduire les délais, les coûts d’immobilisation et le risque de dérapage propre aux grands chantiers nucléaires.
Enfin la proximité : avec des zones de planification d’urgence réduites, un SMR peut être installé près de la charge qu’il alimente. C’est tout l’intérêt du modèle « derrière le compteur » (behind the meter) : le réacteur alimente directement le data center via un micro-réseau, sans engorger les lignes de transmission nationales déjà saturées. La chaleur fatale du réacteur peut même être récupérée pour d’autres usages, dont le refroidissement.
Les technologies varient : réacteurs à eau pressurisée de taille réduite (Holtec SMR-300, NuScale), réacteurs à haute température refroidis au gaz (X-energy Xe-100), ou réacteurs à sels fondus (Kairos Power). Toutes visent le même cahier des charges : fiabilité, compacité, fabrication en série.
Les accords qui ont fait basculer le marché
La meilleure façon de mesurer le sérieux de la tendance, c’est de regarder où va l’argent.
Google et Kairos Power. En octobre 2024, Google a signé le premier accord d’entreprise pour déployer plusieurs SMR aux États-Unis : jusqu’à 500 MW de réacteurs à sels fondus d’ici 2035, répartis sur six à sept unités, le premier réacteur étant attendu pour 2030. Le premier jalon concret, la centrale Hermes 2 dans le Tennessee, fournira jusqu’à 50 MW au réseau de la Tennessee Valley Authority pour alimenter des data centers Google dans le Tennessee et l’Alabama.
Amazon et X-energy. En avril 2026, la startup X-energy a réussi une introduction en bourse remarquée au Nasdaq (ticker XE), levant environ 1,02 milliard de dollars pour une valorisation d’environ 9,1 milliards au prix d’offre. Le titre a bondi de 27 % dès le premier jour. Derrière ce succès, Amazon : son engagement à soutenir le déploiement de plus de 5 GW de réacteurs Xe-100 d’ici 2039 sécurise une bonne partie du carnet de commandes. Chaque unité Xe-100 produit environ 80 MW électriques, à partir d’un réacteur à haute température refroidi à l’hélium et utilisant du combustible TRISO.
Microsoft et Constellation. En septembre 2024, Microsoft a sécurisé la relance de l’unité 1 de Three Mile Island, via Constellation Energy, pour environ 1,6 milliard de dollars, soit 835 MW de capacité décarbonée engagée jusqu’en 2054. Ce n’est pas un SMR, mais c’est le même réflexe : verrouiller du nucléaire ferme pour adosser une croissance IA.
EDF, Holtec et le projet Cottam au Royaume-Uni. Sur l’ancien site de la centrale à charbon de Cottam, dans le Nottinghamshire, EDF et Holtec ont déposé une proposition conjointe pour développer des réacteurs SMR-300 destinés à alimenter un campus data center de 1 GW. Un point mérite la nuance : le data center sera d’abord alimenté par le réseau et le renouvelable, la composante SMR ne devenant opérationnelle que dans les années 2030. Ce serait néanmoins l’un des premiers data centers couplés à des SMR en Europe.
Le calendrier, ou le grand malentendu
C’est ici qu’il faut garder la tête froide. Les annonces sont massives, mais elles décrivent pour l’essentiel des déploiements à l’horizon 2030-2039. Aucun de ces SMR n’alimente un data center aujourd’hui. Les premières mises en service crédibles se situent autour de 2030, et encore, sous réserve d’homologation.
Car le vrai goulot d’étranglement n’est plus financier, l’argent est là, mais réglementaire. La vitesse à laquelle les autorités de sûreté (la NRC aux États-Unis, l’ASN en France, les régulateurs britanniques) certifieront ces nouveaux designs déterminera le calendrier réel. Les SMR restent, à ce jour, une technologie prometteuse mais non encore éprouvée à l’échelle commerciale. Les analystes les plus optimistes estiment qu’à l’horizon 2035, les SMR pourraient couvrir environ 10 % de la hausse attendue de la demande électrique des data centers américains. C’est significatif, mais loin d’être une solution miracle à court terme.
Ce que cela change pour qui cherche de la puissance aujourd’hui
Si vous planifiez des charges IA, HPC ou cloud, deux lectures coexistent.
À long terme, le nucléaire de nouvelle génération va élargir le gisement de capacité décarbonée et permanente. C’est une bonne nouvelle structurelle : davantage de puissance ferme finira par arriver sur le marché, et certains campus seront directement adossés à un réacteur dédié.
À court et moyen terme, rien de tout cela ne résout votre besoin pour 2026, 2027 ou 2028. La puissance que vous réserverez dans les deux prochaines années viendra du réseau, de contrats d’achat d’électricité renouvelable, et de la capacité existante des opérateurs. Les annonces nucléaires ne doivent pas servir d’excuse pour repousser une décision d’approvisionnement : elles confirment au contraire que la puissance ferme est rare et stratégique, ce qui renforce l’intérêt de sécuriser tôt ce qui est disponible maintenant.
Pour un opérateur ou un développeur de data center, le signal est tout aussi clair. La capacité de demain se structurera de plus en plus autour de la question énergétique : adossement à une source ferme, micro-réseau, profil de décarbonation. Savoir présenter cette dimension deviendra un argument commercial à part entière auprès des acheteurs.
En synthèse
Le mariage entre nucléaire et data centers n’est plus une hypothèse : c’est une trajectoire financée, portée par la saturation des réseaux face à l’IA. Mais entre les engagements de 2026 et les premiers mégawatts réellement livrés, il reste un fossé de plusieurs années, balisé d’incertitudes réglementaires. Les SMR redessineront l’approvisionnement à long terme. D’ici là, sécuriser de la capacité disponible reste la décision la plus concrète qu’une équipe infrastructure puisse prendre.
Si votre feuille de route touche les prochaines années, le moment de cartographier vos options de puissance, c’est maintenant; pas en 2030.
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